Par Michel Martin
Société jeune au plan historique et social, de petite taille quant à sa population et minoritaire dans son environnement géopolitique, le Québec ne fait pas exception à la règle ; je dirais même qu’à l’instar des pays scandinaves auxquels nous sommes souvent comparés, nous constituons un creuset parfait pour la prolifération et l’entretien de ces allégories populaires, et notamment au plan économique comme en font foi ces expressions de «porteurs d’eau, nés pour un petit pain, l’argent ne fait pas le bonheur, ouin pis après?!». Si l’avènement du Québec inc. dans les années 80 nous a temporairement extirpé de cette mentalité féodale, on voit encore poindre de temps à autre des relents de ces «bulles à mythes» qui visent à nous maintenir dans un faux confort de perceptions économiques et politiques. En voici deux premiers exemples.
Mythe #1 : Le gouvernement se prive de revenus
Lorsque les gouvernements répondent finalement à une demande répétée des contribuables surtaxés de leur «donner du lousse», comme la récente décision du gouvernement fédéral de réduire la taxe d’accise sur le prix de l’essence, ils s’en trouvent pour juger que cela n’a pas de bon sens, que le gouvernement se prive de revenus pour, disent-ils, faire face aux changements climatiques et répondre aux besoins urgents des citoyens qui ont peine à joindre les deux bouts.
Je peux me tromper, mais je ne connais pas de gouvernement digne de ce nom et possédant des pouvoirs législatifs et réglementaires quasi-illimités qui se soient volontairement restreints de taxer ou de percevoir le pécule dont ils jugeaient avoir besoin, à moins d’y être fortement contraints par une échéance électorale prochaine ou une catastrophe politique mettant sa survie en jeu.
Même un souverain peut y penser à deux fois : quand le Roi de France Charles IX voulut souligner le couronnement de son frère Henri d’Anjou à titre de Roi de Pologne en 1573, il promit aux polonais, entre autres, une flotte dans la mer Baltique et une entrée triomphale à Cracovie lors du couronnement. Pour financer ces dépenses somptueuses, même le don du clergé n‘avait pas suffi à couvrir les frais des fêtes et des cadeaux. Pour boucler le budget, le Roi avait emprunté à la ville de Paris et envisagea même de faire un prélèvement d’un quart du revenu de tous ses sujets. Mais la mesure parut trop cruelle et on préféra se tirer de cette mauvaise passe par divers emprunts. Comme quoi, si 25% d’impôt sur le revenu paraissait cruel, force est de constater que la cruauté fiscale a, depuis, fait d’étonnants progrès!
Mythe # 2 : Les États-Unis sont une menace pour le Canada
Encore sur le high de la reconnaissance de son discours de Davos et de sa consécration dans le top 100 des personnalités mondiales par Time magazine, le premier ministre du Canada, Mark Carney, déclare que nos relations économiques et commerciales établies depuis plus de deux siècles avec les États-Unis ne sont plus un atout fondamental, mais représentent plutôt une faiblesse pour l’avenir du pays, lui qui s’est présenté l’an dernier comme le meilleur garant des intérêts nationaux contre les réflexes protectionnistes du président américain.
Vouloir faire peur au monde en ressortissant le vieux fond catholique loyaliste anti-américain n’est pas nouveau. On nous l’a joué au Québec en 1774 pour éviter qu’on se rallie à la cause des patriotes américains ; on l’a invoqué après l’abandon du traité de réciprocité en 1864 pour nous vendre le projet de confédération et on l’a ressorti en grande pompe après l’élection de Ronald Reagan, particulièrement en 1988 lors du débat sur l’accord de libre-échange. Le problème est que le message du premier ministre canadien, en plus d’être dépassé, est fallacieux et contre-productif.
Tout d’abord, les États-Unis ne sont ni un ennemi, ni une faiblesse, mais une réalité géographique incontournable dont ont tenu compte tous nos ancêtres, malgré les nombreuses escarmouches. On a la politique de notre géographie, aurait dit Napoléon. Par ailleurs, les États-Unis ne sont pas un bloc homogène, pas plus que ne l’est le Canada ; des relations de très longue date se sont tissées serrées du Nord au Sud du continent, région par région, bien avant le tracé de la frontière actuelle, et cela ne disparaîtra pas du jour au lendemain. Parlez-en aux gens d’affaires de la Chaudière-Appalaches et aux centaines de milliers de vacanciers québécois qui continuent de fréquenter les milieux de villégiature en Nouvelle-Angleterre. Enfin, le président actuel n’est pas éternel, son influence politique va en diminuant et surtout, la donne politique américaine pourrait changer de façon importante au cours des prochains mois, notamment avec les élections de mi-mandat et la situation géopolitique internationale.
«L’espoir n’est pas un plan, la nostalgie n’est pas une stratégie», s’est exprimé Mark Carney dans une publication exclusivement diffusée sur Youtube… Tiens, tiens, un premier ministre fédéral qui privilégie un média issu de l’hégémonie technologique américaine, accusé de saper la souveraineté culturelle et numérique du Canada, pour lancer un appel à la diversification de nos échanges économiques avec les États-Unis… Le tout publié aux débuts des séries éliminatoires de la LNH où il n’y a que trois équipes canadiennes qui y prennent part, la dernière Coupe Stanley remportée par l’une d’elles remontant à 1993.
Les «bulles à mythes», ça ne s’invente pas!
Sources :
ORIEUX, Jean, Catherine de Medicis, FLAMMARION biographies historiques (1998)
DUBUC, Alain, Éloge de la richesse, Les éditions Voix parallèles (2006)
FRASER, Matthew, Québec inc., Les Éditions de l’Homme (1987)
WOODARD, Colin, American Nations, Penguin Books (2011)
GARREAU, Joel, The Nine Nations of North America, Boston-Houghton Mifflin (1981)
Cette chronique fait partie de notre section Opinions, qui favorise une pluralité d'idées. Elle reflète l'opinion de son auteur, pas celle du Journal de Lévis/Peuple Lotbinière.