mercredi 1 avril 2026
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L’histoire de Tony Tiger

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01 avr. 2026 08:06

J’ai passé plus de trois semaines au Laos. J’y suis entré à partir de la frontière au nord de la Thaïlande par un «slow boat», voyageant pendant deux jours le long du fleuve Mékong. Je savais déjà, à ce moment-là, que j’allais adorer le Laos.

Par Alexandre Fallu

J'ai débarqué à Luang Prabang, une ville dont l’architecture et l’implantation rappellent celles de l’Europe ou de notre Vieux-Québec. On y voit de belles maisons de deux, trois ou quatre étages maximum. C’est très colonial… car oui, les Français ont occupé le territoire pendant près d’un siècle. Ils ont notamment construit la majeure partie des infrastructures du pays, telles que les routes, les ponts et les aqueducs. En 1995, la ville est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO comme l’une des plus jolies villes d’Asie. Comme au Vietnam, plusieurs endroits offrent des sandwichs baguette, un héritage qu’ils ont gardé des Français.

Le village de Nong Khiaw au Laos. Photo : Alexandre Fallu
 

Je me suis ensuite rendue encore plus au nord pour faire un trekking de trois jours dans la région de Nong Khiaw. Accompagnée de deux autres voyageurs solos, j'ai choisi de partir avec Tony Tiger. Le prix était un peu plus élevé qu’ailleurs, mais il nous promettait que nous ne serions pas déçus. Son local de réception est à aire ouverte, comme la plupart des commerces en Asie du Sud-Est. En arrivant, on respire une odeur atroce : on se rend vite compte que Tony est en train de faire cuire un cobra dans un chaudron au fond de la pièce! Il nous explique qu’il est très rare de pouvoir manger du serpent au Laos et que seul l’entourage des chasseurs peut en profiter… Il fallait essayer. Étonnamment, l’odeur de mort n’a rien à voir avec le goût : ça ressemble à un savoureux poulet!

On a fait plusieurs randonnées, plutôt difficiles avec la chaleur extrême dépassant souvent les 35 degrés. On a tissé des liens avec les guides locaux qui nous apprenaient des mots en laotien pendant que nous leur enseignions l’anglais (et, pour ma part, un peu de québécois). Au sommet du «Nong Khiaw Everest», qui n’a rien à voir avec le mont Everest, soit dit en passant, la pluie s'est mise à tomber et des éclairs ont illuminé la soirée. On s'est mis à danser tout en haut comme s’il n’y avait pas de lendemain avec Co-Sai, l’un des locaux qui nous accompagnait.

Le lendemain, on redescend pour entamer un autre trek, mais sans Co-Sai. Tristes qu’il nous quitte, on lui dit «adieu» avant de prendre un bateau vers la jungle. En chemin, on croise un autre groupe qui nous raconte avoir été frappé par la foudre ; certains ont même des marques sur le corps… Il faut croire que notre danse nous a peut-être sauvés!

Les partenaires de trekking, Brandon (États-Unis), Co-Sai (Laos), Job (Pays-Bas). Photo : Alexandre Fallu
 

À travers cette jungle humide et remplie de bestioles, on découvre d'immenses chutes d’eau et des grottes. On nous explique alors que le Laos est le pays le plus bombardé de l’histoire. Durant la guerre du Vietnam, de 1964 à 1973, les États-Unis ont «secrètement» bombardé le pays pour empêcher les communistes vietnamiens d’y trouver refuge. Au total, deux millions de tonnes de bombes ont été larguées pendant neuf ans, soit l’équivalent d’une bombe toutes les huit minutes. Ce n’est qu’en 1997 que les États-Unis ont officiellement reconnu cette «Secret War». Aujourd’hui, le Laos tente toujours de s’en remettre et demeure l’un des pays les plus pauvres au monde. Cette immense grotte que l’on visite était le seul moyen de s’abriter des bombardements ; plusieurs familles y ont résidé pendant près de dix ans.

Le dernier jour, on revient en kayak vers la ville de Nong Khiaw. On arrive à 15h et notre bus pour Luang Prabang repart à 16h30. On est complètement brûlés par notre périple et il fait près de 40 degrés.

Devant le local de Tony Tiger, la rue principale est totalement bloquée par un immense chapiteau : une fête y est organisée. Tout le village est là : de longues tables chargées de nourriture, de la boisson, des gens qui dansent et du karaoké. On n'y voit aucun autre touriste.

Co-Sai vient vers nous avec un énorme sourire et nous invite : un couple du village se marie! On nous donne à manger et à boire, les locaux s’intéressent à nous. Visiblement, Co-Sai nous attendait et avait prévenu tout le monde de notre venue. Les gens nous prennent par la main et on se met à danser et à chanter. Je tente de savoir qui sont les mariés… mais personne ne le sait! Il est déjà 16h30, le chauffeur vient nous chercher, il est temps de partir. Co-Sai nous serre dans ses bras et on lui dit au revoir. Dans le minivan, il nous envoie la main, les larmes aux yeux. Il est joyeux, et nous aussi.

C’est l’un des moments les plus inattendus et les plus humains que j’ai vécus de ma vie jusqu’à maintenant.

Cette chronique fait partie de notre section Opinions, qui favorise une pluralité d'idées. Elle reflète l'opinion de son auteur, pas celle du Journal de Lévis.
 

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