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Le citoyen artificiel

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28 mai 2026 06:28

Je me suis intéressé à l'avènement de l'intelligence artificielle assez tôt (avant le lancement de ChatGPT en novembre 2022), car je soupçonnais ses impacts aux plans politique, économique et social, mais je dois avouer que je suis un utilisateur plutôt tardif (ma première requête remonte à janvier dernier). Non pas que je craignais une brèche possible dans ma vie privée, mais simplement par absence d’intérêt – mon premier réflexe étant de consulter le dictionnaire ou une référence écrite dans un livre, ou de me reposer sur ma capacité à écrire ou me fier à mes connaissances générales. Pour tout dire, j’ai eu recours à l’IA pour la conception d’une image, étant totalement dépourvu de talent pour le dessin.

Par Michel Martin

Comme toutes les inventions (imprimerie/édition, télégraphe/téléphone, radio/télévision, ordinateur/cellulaire, internet/réseaux sociaux) à fort potentiel transformationnel sur les individus et les sociétés, l’IA me semble toutefois aller un peu plus loin, et à une vitesse fulgurante, dans la dépendance qu’elle engendre chez ses utilisateurs qui lui abandonnent parfois tout recours au jugement et au sens critique.

Dans le magazine The Economist (2 mai 2026), la chronique Bartleby sur le management et le monde du travail évoque dans son titre The danger of cognitive surrender les travers liés à la délégation sans limite de toute tâche ou réflexion à l’IA. Si cette perspective ne se limitait qu’à l’aspect professionnel, ce serait déjà inquiétant ; imaginez un instant qu’elle se répande dans l’ensemble des sphères de la société!  

Regardons d’abord du côté du consommateur. Selon une étude réalisée par le Conseil canadien du commerce de détail (CCCD) en février 2026, 28 % des consommateurs ont utilisé l’IA pour leurs décisions d’achat au cours des six derniers mois et parmi ceux-ci, 85 % y ont recours au moins occasionnellement alors que 40 % l’utilisent pour la plupart ou la totalité de leurs achats – ce qui signalerait un fort d’ancrage comportemental chez les premiers adoptants, aux dires du CCCD. De plus, l’IA se classe désormais au troisième rang des canaux de découverte de produits, à égalité avec les applications de détaillants (13 %), et juste derrière les avis de consommateurs (17 %) et Google (15 %), allant jusqu’à déclasser certains moyens traditionnels, tels les moteurs de recherche, les circulaires et autres publicités. Mais est-ce que l’IA peut aussi remplacer la réflexion relative à la pertinence de l’achat de tel ou tel bien, ou encore la nécessité ou non de recourir au crédit, et de la capacité d’acquérir un objet longuement convoité, en dépit d’une faible épargne?

Dans la perspective du contribuable, l’IA peut faciliter la gestion d’une planification financière et fiscale, favoriser la recherche d’outils légaux et de solutions administratives à cet effet pour, en bout de ligne, tenter de tirer son épingle du jeu face à un système fiscal extrêmement complexe. Mais à ce jeu du chat et de la souris, les administrations fiscales des divers niveaux de gouvernement ne sont pas demeurées en reste et ont aussi à leur disposition des instruments de plus en plus sophistiqués pour optimiser la cueillette de renseignements et de revenus fiscaux. À l’instar du jeu d’échecs ou d’une négociation, les deux parties peuvent avoir recours à l’IA pour évaluer toutes les hypothèses et les scénarios, mais rien ne saurait suppléer l’inventivité et le sens des affaires ou compenser l’insouciance et l’ignorance des lois et règlements.

Grâce à l'IA, le citoyen peut se sentir à la fois rassuré de pouvoir compter sur de nouveaux moyens qui lui permettent d'évaluer l'efficacité et l'à-propos des décisions prises par les élus et en même temps inquiet devant le recours à l'IA par ces derniers pour effectuer leur travail. Si d'aventure il s'avérait que l'IA pouvait remplir adéquatement les fonctions d'un législateur, le citoyen pourrait être tenté d'exiger des changements à la démocratie de représentation afin notamment de corriger les travers du système électoral. Pourquoi tenir d'interminables campagnes électorales pour choisir un candidat de tel parti si on peut en concevoir un sur mesure?

De la même manière, on pourrait économiser beaucoup de temps et d'argent (en sondages, consultations, référendum, etc.) si chaque citoyen remplissait, à tous les quatre ans, un questionnaire général sur ses opinions et ses préférences en matière de santé, d'éducation, d'économie, de culture, d'environnement et j'en passe ; toutes ces informations seraient colligées et utilisées par les élus au moyen de l'IA pour procéder aux meilleurs choix de politiques publiques.  Évidemment, cela requiert une société réglée au quart de tour, où rien ne bouge, rien d'imprévu ne survient, où les citoyens ne changent pas d'opinion, sont respectueux, courtois et consciencieux, et dans laquelle toute la fonction publique et l'appareil politique travaillent sans relâche et en toute transparence à l'atteinte du bien public...

Trop, c’est comme pas assez! L’intelligence artificielle est sans contredit une technologie révolutionnaire dont on mesure à peine toutes les possibilités et dans laquelle on investit des centaines de milliards de dollars, mais qui «ne fait pas encore ses frais» comme aurait dit mon grand-père technicien comptable – ChatGPT n’est toujours pas rentable et les concurrents (ex. Gemini) sont de plus en plus aptes à monétiser leurs services. Je ne suis pas un cassandre qui croit que l’IA est une intrusion dangereuse et néfaste, mais au même titre que l’avènement de la calculatrice et du GPS n’ont jamais remplacé le calcul mental, ni le sens de l’orientation, le gros bon sens devrait toujours rester le réflexe naturel dans nos comportements personnels et sociaux ainsi que dans notre environnement politique et économique.

Sources : 
Bartleby : « The danger of cognitive surrender » - The Economist  (May 2nd, 2026)
www.commercedetail.org/press-release/un-consommateur-sur-quatre-utilise-desormais-lintelligence-artificielle-dans-ses-decisions-dachat
www.conseiller.ca/nouvelles/fiscalite/fiscalite-et-ia-un-puissant-levier-a-manier-avec-discernement/
www.economist.com/united-states/2026/04/23/artificial-intelligence-is-creeping-into-american-lawmaking

Cette chronique fait partie de notre section Opinions, qui favorise une pluralité d'idées. Elle reflète l'opinion de son auteur, pas celle du Journal de Lévis.

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