Par Michel Martin
Comme société québécoise, nous n’en sommes pas à une première expérience du genre : les habitants de la colonie qui ont été confrontés à l’été de 1759 aux attaques des soldats britanniques en ont arraché bien au-delà de la bataille des Plaines, survenue en septembre ; les dizaines de milliers de nouveaux Canadiens-français qui ont émigré aux États-Unis à la fin du XIXe siècle pour fuir les sombres perspectives socio-économiques ne l’ont guère eu facile ; et me reviennent à l’esprit les souvenirs peu joyeux de mon grand-père, né en 1902, qui a débuté sa carrière professionnelle dans le tumulte de la Grande crise des années ’30. Le crédit, l’assurance-chômage et « l’aide aux nécessiteux » – l’assistance sociale en devenir – n’étant pas encore de ce monde, il a heureusement pu compter sur la débrouillardise et la créativité de sa nouvelle conjointe, ma grand-mère Marie-Ange, qui s’est patiemment attelée à mettre sur pied le magasin général à Lyster.
Prophéties, prévisions et prédictions
Si le sens des affaires et la détermination de grand-maman a permis à sa famille de passer au travers de la crise économique et de la guerre mondiale qui a suivi, cela ne l’a pas empêché de se questionner sur l’avenir et de chercher à le prévoir – d’où, selon ce qu’on m’a rapporté et ce que j’ai brièvement observé, son grand intérêt et son don de voyance assez prononcé pour la cartomancie et l’astrologie.
Les périodes de grands bouleversements économiques et de changements sociaux profonds sont un terreau propice à l’émergence des pratiques divinatoires ainsi qu’au recours à des devins qui tentent de définir les contours d’un futur incertain. Depuis la nuit des temps, l’être humain a voulu connaître ce dont demain serait fait : Cassandre avait reçu d’Appolon le don de prédire l’avenir, mais aussi la malédiction de ne pas être crue, permettant ainsi au cheval de pénétrer dans Troie ; oracles et augures foisonnaient chez les Romains pour qui la volonté des dieux et le respect de celle-ci étaient des questions de vie ou de mort ; avant de devenir des évangiles, les paroles de Jésus pour l’avènement du Royaume des cieux ne furent initialement pas très bien accueillies par ses contemporains, donnant naissance au dicton selon lequel nul n’est prophète en son pays.
Poursuivant sur cette lancée, le catholicisme n’a jamais démontré beaucoup d’ouverture à l’égard des prophéties énoncées sur la base d’autres croyances qu’elles a qualifiés de mystique, d’occulte et d’hérétique. Les têtes couronnées et dirigeants politiques n’en ont eu que faire de ces mandements cléricaux et ont fait appel aux voyants et clairvoyants de leur époque respective pour espérer mieux la comprendre et la maîtriser, tels Catherine de Medicis qui consultait Nostradamus, Mademoiselle LeNormand qui a prédit la mort de Louis XVI ainsi que la gloire et la chute de Napoléon, Maurice Vasset, alias Regulus, qui avisait Charles de Gaulle au même titre que le faisait l’astrologue Élizabeth Teissier avec François Mitterrand, ou encore Joan Quigley avec Nancy Reagan.
Sans l’avouer ouvertement, nombre de chefs d’État et de gouvernement, des leaders du monde des affaires, des milieux du sports et du spectacle n’hésitent pas à solliciter les dons de médiumnité et les prédictions des cartomanciennes, chiromanciens, tarologues et autres pratiquants des sciences occultes. Mais pourquoi, diable, ces gens pourtant puissants se laisseraient influencer par ces «diseurs de bonaventure»?
Étant moi-même féru de ces méthodes imparfaites mais remplies de symbolique, j’avance d’une part qu’il n’est pas plus scientifique tout rejeter que de tout accepter, la recherche d’une connaissance demeurant un processus absolument pas linéaire. Prenez l’économie et la météorologie : il s’agit de sciences qui ont évolué sur des bases de plus en plus solides, mais dont les modèles prévisionnels comportent encore des marges d’erreur significatives, difficiles à éliminer malgré tous les outils technologiques à leur disposition ; en dépit de ces imprécisions, il ne viendrait jamais à l’idée d’un investisseur ou d’un pilote d’avion de se priver de ces prévisions.
D’autre part, nous vivons dans un monde volatil qui carbure de plus en plus aux prévisions et prédictions de toutes sortes, et le chef politique, d’entreprise ou d’équipe sportive comme le commun des mortels ne peut rester insensible – médias sociaux oblige – à la dimension réputationnelle qui pourrait être affectée par une évaluation statistique négative ou une perception défavorable quant aux perspectives d’avenir de sa formation partisane, de sa franchise ou de son image publique. D’où le recours à toutes les sources d’information, officielle ou informelle, méthode quantitative ou qualitative, stratège, influenceur ou potineur, afin de contrer cette mauvaise presse, le temps que les nuages sombres se dissipent. Si un magnat du monde des technologies partagera un titre positif du Wall Street Journal, il ne se privera aucunement de mettre aussi en valeur une prédiction de Polymarket, l’important est de donner l’impression qu’on est dans la bonne direction, vers la sortie du tunnel.
Conserver son libre arbitre devant l’arbitraire
Tout ceci pour dire qu’en période d’incertitude, il est normal de chercher les éclaircies et de se réjouir de tout signe encourageant. À cet égard, il n’est pas surprenant de constater une recrudescence de la foi religieuse chez la génération Z dont l’anxiété semble atteindre des sommets ; dans la mesure où cette ferveur ne se transforme pas en croyance aveugle, c’est intéressant de constater que les plus jeunes cherchent un sens à la vie ailleurs que chez Claude.
Et justement, même si les temps sont mauvais pour les optimistes et que les ondes sont inondées de nouvelles déprimantes et de propos hargneux, il importe de ne pas se laisser aller au gré des vents, aux humeurs de l’époque, mais de se fier à un cadre de valeurs et de repères qui nous sont familiers, tout en conservant son libre arbitre. Que les oiseaux vous inspirent ou que les nombres vous parlent est une façon aussi sensée et raisonnable de vous donner de l’espoir que les dernières données sur l’espérance de vie ou les avancées de SpaceX. Comme l’a exprimé le philosophe romain Sénèque l’Ancien, «le destin guide celui qui s’y plie et traîne celui qui s’y refuse».
Cette chronique fait partie de notre section Opinions, qui favorise une pluralité d'idées. Elle reflète l'opinion de son auteur, pas celle du Journal de Lévis/Peuple Lotbinière.