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Je devenais sans le savoir une «bicitoyenne», porteuse de deux identités qui cohabitent et se complètent.
Mon identité libanaise porte la résilience, la solidarité et la beauté des liens humains. Dans un pays fragilisé par les conflits et les guerres, on avance grâce à la chaleur des familles, à la générosité des voisins et voisines, à cette manière instinctive de se soutenir les uns, les autres. La force des communautés est une des façons de se tenir debout.
Mon identité québécoise, elle, s’est façonnée dans la liberté, l’espace, la participation démocratique. Ici, il est possible de contribuer, de proposer, de bâtir. Ici, la voix de chaque citoyen et chaque citoyenne peut réellement compter. Ici, on peut devenir partie prenante de l’histoire collective.
Ma manière d’apprendre mon nouveau pays d’adoption a été d’aller à la rencontre des gens qui l’habitent. J’ai parcouru les quatre coins du Québec, un territoire que l’on comprend vraiment seulement lorsqu’on l’arpente.
De la Gaspésie et son vent salin, à la Côte-Nord où l’on ressent toute la puissance du fleuve et la richesse du Nitassinan, du Lac Saint-Jean avec les plages au sable fin du Pekuakami, au Bas-Saint-Laurent et ses couchers de soleil qui coupent le souffle. Et bien d’autres! Chaque région m’a offert un visage différent du Québec, une histoire, un accent, une manière d’être.
Visiter des musées, découvrir le terroir, écouter les gens, s’arrêter en route dans les casse-croûtes et les microbrasseries à la découverte des saveurs locales et des histoires. C’est ainsi que j’ai apprivoisé le Québec, un arrêt à la fois, une poutine à la fois, un coucher de soleil à la fois.
Et puis, il y a le Saguenay. Mon conjoint, fier Saguenéen, m’a fait découvrir son coin du monde ainsi que le pays des Bleuets. Sa tourtière unique, ses bleuets sauvages, son fjord majestueux, son accent chaleureux et cette fierté régionale qui se ressent. Je suis tombée en amour avec un territoire à travers ses yeux, ses souvenirs et son histoire et lui aussi est tombé en amour avec mon Liban à travers mes récits, les recettes apprises de ma mère que je lui partage, mes souvenirs et tout ce qui porte jusqu’à lui l’odeur de mon pays : le zaatar sauvage, la fleur d’oranger et ces colliers de gardénia au parfum énivrant vendus dans les rues de Beyrouth lors des soirées chaudes d’été.
Au fil des routes, j’ai rencontré des visages, des accents, des communautés tissées serré. Et j’ai eu le privilège de visiter et d’échanger avec les Premières Nations, d’écouter leurs récits, de ressentir leur lien profond au territoire. Ces rencontres m’ont empeignées d’un sentiment d’humilité et la certitude que le Québec est un pays de mémoires multiples, et que l’appartenance se construit dans le respect de ces mémoires qui l’ont façonné.
Depuis dix-sept ans, je suis au service de l’État québécois, au cœur de sa mission, de sa complexité et de son impact réel. J’ai même travaillé sur un projet de loi qui a été adopté par l’Assemblée nationale. Je siège depuis trois ans, à titre de représentante de l’administration publique, à un jury pour un prix prestigieux gouvernemental qui célèbre l’excellence et le dévouement de celles et ceux qui servent notre société.
Mon engagement ne s’arrête pas là. Il dépasse ma vie professionnelle.
Le bénévolat et l’implication représentent pour moi une façon concrète d’habiter pleinement ma communauté lévisienne et d’y contribuer activement. À titre de présidente du conseil d’établissement de notre école secondaire, je prends part aux décisions qui ont un impact direct sur les familles et les jeunes.
Mon expérience comme ex-candidate aux élections municipales m’a permis de me rapprocher du terrain, de mieux comprendre les dynamiques qui font vivre notre écosystème au quotidien et de rencontrer celles et ceux qui l’animent avec cœur et passion. Et à travers la mobilisation citoyenne pour le Centre Paul-Gilbert, j’ai découvert de multiples façons d’influencer les décisions et de participer à la vie démocratique locale qui permet à une communauté de porter sa voix jusqu’à l’Assemblée nationale pour défendre ses besoins.
Puis il y a ce qui ne se dit qu’à voix douce, comme une prière, lorsque la nuit s’installe et que le brouhaha du jour s’éteint. La nostalgie! Insidieuse. Silencieuse.
Je m’ennuie de mes racines.
Du café à la cardamome partagé avec mon père et ma mère, au rythme de la voix de Feyrouz le matin.
De l’odeur du pain au bois de ma grand mère, partie il y a quelques années, et de ce deuil d’elle que j’ai dû apprivoiser seule, à des milliers de kilomètres de la terre où reposent mes ancêtres.
Des montagnes majestueuses aux sommets blancs qui veillent sur ce minuscule pays de 10 452 km².
De la Méditerranée et de sa chaleur salée qui colle à la peau.
Mais je suis fière de mes ailes.
Celles que le Québec m’a données il y a 18 ans.
Celles qui m’ont permis de servir, de m’engager, de bâtir, de prendre ma place.
Celles qui m’ont enracinée ici autant que là bas.
Être bicitoyenne, c’est aussi la preuve qu’on peut garder ce qui nous a façonné et, chemin faisant, devenir une version plus vaste, plus riche, plus lumineuse de soi-même.
Être bicitoyenne, c’est porter deux pays en soi et c’est possible. J’en suis la preuve.
Et c’est forte de ces deux appartenances que je continuerai de faire partie des gens du pays.
Par Dina Daher,
une Lévisienne engagée, bicitoyenne à part entière